Partir, revenir (2)

Suite de (1)


Je sens mes larmes, si fort, juste derrière. Elles sont là. Je les refoule comme je peux. Maladroitement. D’un seul coup, j’ai la nausée, mes jambes flageolantes, j’ai envie de dévaler les escaliers en sens inverse, retourner dehors, à la rue, respirer… Sans cet étau qui me broie les tempes… Repartir. Pour ne pas sentir cette honte, cette humiliation à rendre réelle cette prédiction paternelle…

 

Non, je ne dois pas renoncer maintenant, il m’a fallu tant de répétitions avant d’y parvenir !

 

Ill faudrait que mon cœur se calme. J’ai l’impression que la concierge pourrait l’entendre d’en bas, si elle tendait l’oreille… Faut dire que ce qu’il y a autour n’est pas bien épais !

 

J’entends la poignée qui grince, ils ne l’ont toujours pas changée, fichue porte !

 

La porte s’ouvre enfin. J’esquisse un pas, il reste suspendu. Projet immobile…

 

C’est une inconnue qui se trouve devant moi. Je lui explique lentement qui je cherche. Elle ne doit rien entendre. Je n’ai plus de voix, elle est partie si loin. Je suppose que le spectacle est affligeant. Je suis si grande, si maigre, les épaules rentrées, le regard fuyant qui ne se pose plus nulle part, mes vêtements froissés, presque déchirés, ma peau livide et sale, mes yeux comme des cocards vieillis, mes cheveux filasses, mes joues creuses, mes doigts osseux et mon jean qui flotte sur mon corps languide…

 

Que reste-t-il de moi ? Qu’ai-je fait tout ce temps, sinon me détruire ?

 

Elle me répond qu’ils ne vivent plus à cette adresse depuis un peu plus d’un an.

 

Je bredouille quelques excuses… Je me sens perdue, incapable du moindre mouvement, comme si d’un seul coup on m’avait ôté toutes mes forces restantes. Un violent coup de poing dans la cage thoracique. Tout ça pour rien ! Je suis au bord des larmes, j’étouffe mes sanglots hurlants. Elle remarque mon air égaré, perdu. C’est alors, que sans me poser la moindre question, elle me propose gentiment d’entrer. Je sens que je ne devrais pas, que peut-être je risque de le regretter. Il ne faudrait pas que j’ouvre les vannes, pas maintenant, pas comme ça, pas avec cette inconnue…

 

Pourtant, je ne sais pas, il y a un quelque chose de si rassurant, comme s’il m’était permis de trouver asile dans son regard. Durant toutes ces années, je n’ai été qu’un fantôme, je n’ai connu des gens que leur regard fuyant. Leurs yeux jamais ne se posaient sur moi, comme s’ils avaient eu peur que la vie de nomade des rues se file comme une maladie. Alors ils m’évitaient. Pendant 5 ans, j’ai été une ombre furtive, un clone amaigrie de moi-même. Sans vie, ou presque… Et dans cette survie, on cherche éperdument dans le regard de ces « autres » une sorte de reconnaissance, juste une petite chose qui nous montrerait qu’on est « pareil » ou pas si éloignés. Et on ne trouve rien, jamais, que cette effroyable fuite qui nous fait si mal, qui transperce tout ce qui reste sous le corps décharné…

 

Je devine une humanité et une chaleur. Vraies. Celles que j’ai tant cherchées, juste pour me réchauffer, juste pour arriver à me convaincre que j’appartenais encore à ce monde…

 

Je n’ose pas m’asseoir sur son canapé clair. Je suis si dégueulasse. Tellement immonde. Elle me propose de prendre une douche pendant qu’elle me prépare un thé. Je me sens si mal à l’aise de profiter ainsi de son hospitalité. Elle me laisse quelques minutes. Je n’ose regarder autour de moi, c’est si lumineux, je me sens presque aveuglée. J’ai vécu terrée si longtemps, les yeux vides, les mains et les bras ballants.

 

Que faire de ma carcasse dans ce somptueux appartement ?

 

Je me ronge les ongles et me cache derrière ma mèche, pour rien, pour m’occuper, pour oublier que je ne suis pas à ma place ici, pour disparaître. Je ne suis plus à ma place nulle part.

 

Elle reparaît enfin, une pile de linge sur sa main délicate, m’explique que sa fille ne revient pas avant un petit moment et que ses affaires devraient m’aller. Puis elle m’indique la salle de bain, me montre les flacons qui me seront utiles. Je vois cette eau qui coule, fumante, dans cette baignoire d’où émanent des senteurs boisées et musquées. J’ai senti tellement d’odeurs immondes ces dernières années, la pisse, les caniveaux aux défections variées, les hommes qui puent autant que des animaux, pire que les chiens mouillés… L’angoisse me prend à la gorge d’un seul coup. Dire que je venais d’un monde comme celui-là…

 

Qui pourrait le deviner aujourd’hui ? Personne… Personne…

 

J’aurais voulu tuer mes parents, il y a 5 ans et c’est moi que j’ai éliminée… Petit à petit, sans même m’en rendre compte, tout ça sous des grands airs de rébellion. Rébellion mon cul… La rébellion ce n’est que se faire du mal à soi-même. Tant de mal. Je pensais que je n’aimais pas mes parents et c’est moi que j’ai haïe, de toutes mes forces… En me donnant tellement de mal pour y parvenir…

 

J’arrache mes frusques d’un mouvement décidé. Je ne m’attarde pas sur ma nudité, elle me fait si peur. Cette maigreur me donne la nausée. Elle est le reflet de cette torture que je me suis infligée. J’ai l’air d’être une femme et pourtant je ne le suis plus vraiment. Un être hybride… Je n’ai plus mes règles depuis des mois, la maigreur sans doute… Je suis devenue une sorte de monstre. Un monstre désespéré qui n’a plus qu’à retourner là d’où il vient ou mourir…

 

Je rentre dans le bain dans l’espoir de me cacher sous la mousse. Il suffirait d’un rien là, pour disparaître. Me foutre sous l’eau et ne plus jamais sortir ma tête.

Je n’ai pas le droit d’avoir des pensées morbides, ces 5 années sont finies, derrière moi. Ne plus me retourner jamais, sauf pour parler, mais ne plus y sombrer. Regarder devant, tous les possibles…

 

Pourquoi, ce n’est pas ma mère qui m’a ouvert ? Pourquoi ne sont-ils plus ici ? Je vais devoir les chercher, maintenant… Moi qui étais prête à tout leur dire… Comment trouver la force de recommencer, plus tard, différemment ? Rassembler de nouveau mes forces… Trouver mes parents et leur demander l’aide dont j’ai besoin. Oser dire « J’ai besoin de votre aide, sans vous je ne m’en sortirai jamais !».  Il m’aura fallu 5 ans pour parvenir à le penser, presque à le dire… Je ne peux pas renoncer maintenant…

 

Elle se frotta énergiquement, plusieurs fois, comme si elle essayait de tout ôter de sa peau, même ce qu’elle gardait à l’intérieur, d’irrémédiablement sali par ces 5 années juste derrière elle. Elle vida la baignoire et la remplit de nouveau. Evacuer cette eau noire, la rendre aussi neuve que possible… Elle resta encore un long moment étendue, écoutant le silence de l’appartement, de la pièce, puis regarda autour d’elle la propreté du lieu et le luxe qu’on sentait dans les flacons posés sur les différentes étagères. Elle se lava une seconde fois, complètement. Elle hésita un long moment avant d’oser sortir de l’eau. Son corps lui sembla si lourd, tout à coup. Elle s’essuya longuement puis enfila la tenue offerte, qui sentait bon le propre. Elle avait même pensé à la culotte. Ca la fit sourire. Tant d’attention.

 

Elle ne se regarda pas dans le miroir. Cela faisait des années qu’elle se contentait des vitrines occasionnelles. Elle ne voulait pas voir le spectacle affligeant de ce qu’elle était devenue. Elle préférait rester sur de vieux souvenirs. Tronqués. Foulés au pied. Elle prit une grande inspiration avant de parvenir à ouvrir la porte de la salle de bains. Elle trouva une paire de baskets et de chaussettes laissées à son intention. Elle les enfila et rejoignit son hôte.

Elle souriait.


 

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